👉 Pour aller plus loin dans la réflexion,
j’ai mis à disposition un document issu de mon mémoire de 6e dan
autour de trois notions fondamentales : distance, rythme et lecture.

Accéder au document

Les projections font-elles vraiment partie du karaté traditionnel ?

Facebook
WhatsApp
Email

« Les projections, ce n’est pas du karaté. » J’ai déjà entendu de très nombreuses fois cette affirmation. Peut-être toi aussi.

Dans l’imaginaire de nombreux pratiquants, le karaté est avant tout un art de percussion : tsuki, keri, uke, ashi, kata et kumite. Et évidemment, les frappes occupent une place majeure dans notre pratique.

Mais faut-il en déduire que projeter, déséquilibrer, saisir ou contrôler une articulation serait quelque chose d’extérieur au karaté ? Historiquement, la réponse est claire :

NON !

Des techniques de projection sont explicitement présentes dans plusieurs ouvrages majeurs publiés par les pionniers du karaté au Japon.

Et il ne s’agit pas d’une interprétation moderne inventée après l’arrivée du judo, du jujutsu ou du MMA. Les textes sont là comme le Karate-Do Kyohan

Karate-do Kyohan – G. Funakoshi

En revanche, cela ne signifie pas que le karaté serait du judo caché, ni que chaque mouvement de kata doit obligatoirement être transformé en projection.

Funakoshi écrivait déjà sur les projections en 1922

Gichin Funakoshi arrive à Tokyo en 1922 pour présenter le karaté d’Okinawa lors d’une manifestation organisée sous l’égide du ministère japonais de l’Éducation.

La même année, il publie Ryūkyū Kenpō Karate, son premier ouvrage consacré au karaté. La Japan Karate Association confirme cette publication de 1922 dans sa biographie officielle de Funakoshi. Et les projections apparaissent déjà dans ce travail.

Les études comparant les différentes éditions de Funakoshi recensent huit projections dans l’ouvrage de 1922, puis six dans Rentan Goshin Tōde Jutsu publié en 1925.

Cela mérite de s’arrêter quelques secondes dessus. Nous sommes bien avant la création de la JKA d’après-guerre et bien avant le développement international massif du karaté avec Nakayama sensei.

La présence des projections dans les écrits de Funakoshi ne peut donc pas être présentée comme une réinvention récente destinée à « moderniser » le karaté. Elles étaient déjà documentées.

En 1935, Karate-dō Kyōhan est encore plus explicite

En 1935 paraît Karate-dō Kyōhan, l’un des ouvrages fondamentaux de Funakoshi. Un chapitre entier est consacré aux techniques de projection.

Et surtout, Funakoshi y écrit très clairement que le karaté ne se limite pas aux frappes et aux coups de pied : il inclut également les nage-waza, les techniques de projection, ainsi que des actions sur les articulations.

Dans cette édition, neuf projections sont nommées :

  • Byōbu-daoshi : bascule du paravent
  • Koma-nage : projection-toupie
  • Kubi-wa : ceinture au cou
  • Katawa-guruma / Kata-sha-rin : roue d’épaule
  • Tsubame-gaeshi : hirondelle virevolante
  • Yari-dama : l’estocade
  • Tani-otoshi : le précipice
  • Ude-wa : la ceinture
  • Saka-tsuchi / Gyaku-zuchi : le marteau renversé

Il indique également que ces techniques doivent être étudiées en relation avec les kata.

Difficile, dans ces conditions, d’affirmer que la projection serait par définition étrangère au karaté de Funakoshi.

Les neuf projections perdues ?

Sur Internet, tu liras souvent : « Les neuf projections perdues de Funakoshi. ». Il est bon de savoir que Funakoshi n’a pas publié exactement la même liste au fil de ses ouvrages.

Les recherches comparatives sur ses publications recensent huit techniques dans le livre de 1922, six dans celui de 1925 et neuf dans Karate-dō Kyōhan en 1935. En tenant compte des techniques ajoutées, retirées ou renommées, le corpus publié par Funakoshi est donc plus large que les seules « neuf projections » de 1935.

Ce détail nous montre que nous ne sommes pas face à une sorte de programme figé comparable à une liste d’UV moderne. Funakoshi donne des exemples et des principes de travail.

Il précise d’ailleurs dans Karate-dō Kyōhan que les possibilités de projections et de contrôles sont nombreuses et doivent être adaptées à l’adversaire.

Cela change beaucoup la manière d’aborder ces techniques. L’objectif n’est peut-être pas d’apprendre neuf projections comme on apprendrait neuf kata. L’objectif est de comprendre ce qu’elles nous montrent.

Funakoshi n’est pas le seul à en parler

On pourrait encore penser qu’il s’agit simplement d’une particularité du karaté de Funakoshi.

Mais Kenwa Mabuni, fondateur du Shitō-ryū, va lui aussi aborder directement le problème.

Dans Kōbō Kenpō Karate-dō Nyūmon, publié avec Genwa Nakasone en 1938, Mabuni critique l’idée selon laquelle le karaté se résumerait aux frappes et aux coups de pied.

Il explique que le karaté diffusé à Tokyo n’en représente qu’une partie et évoque explicitement les gyaku-waza (kansetsu-waza), techniques de contrôle ou de renversement articulaire, et les nage-waza, techniques de projection.

Mabuni – Kobo Kenpo 1938

C’est une source particulièrement intéressante. Parce qu’en 1938, Mabuni constate déjà un décalage entre la richesse technique qu’il associe au karaté et l’image plus restrictive que certains pratiquants en ont. Autrement dit, le débat d’aujourd’hui n’est pas nouveau.

Mabuni – Kobo Kenpo 1938

Alors pourquoi les projections semblent-elles parfois étrangères au karaté ?

On pourrait dire que : « Le karaté ancien possédait plein de projections, puis le karaté sportif les a supprimées. »

Mais ce n’est pas vai. Le karaté n’a jamais été une pratique uniforme. Les maîtres n’enseignaient pas tous la même chose. Les écoles ont évolué. Les programmes ont été structurés. Les objectifs ont changé.

Les pratiques universitaires japonaises, les organisations, les systèmes de grades et plus tard les formes de compétition ont influencé ce qui était travaillé et transmis autrefois.

A contrario, l’existence d’une technique dans un livre de 1935 ne prouve pas qu’elle ait été pratiquée avec la même importance dans tous les dojo de l’époque.

Tout comme sa faible présence dans beaucoup de dojo modernes ne permet pas de dire qu’elle n’a jamais appartenu au karaté.

Il faut distinguer la documentation historique de la manière dont chaque lignée a ensuite choisi de pratiquer.

Une projection de karaté doit-elle ressembler à une projection de judo ?

C’est là que le sujet devient techniquement passionnant.

Parce que reconnaître l’existence des projections dans le karaté ne signifie pas qu’un karatéka doive essayer de devenir judoka. Chaque discipline développe ses spécialités dans son cadre de patique.

Un judoka passe des milliers d’heures à travailler ses saisies, son kuzushi, ses entrées et ses projections contre des partenaires qui cherchent eux-mêmes à projeter.

Si je rentre dans son domaine de spécialité en jouant selon ses règles, il y a de fortes chances qu’il soit meilleur que moi.

Ce qui m’intéresse en karaté est plutôt la transition. Je frappe, dévie, contrôle, perturbe la posture, change de distance. Et une opportunité apparaît. Et là, éventuellement, je projette.

La projection est alors un élément d’une chaîne et non nécessairement un objectif isolé.

Si je devais faire un jiyu-kumite avec un judoka, je vais utiliser mes mains, genoux, tête et pieds lorsque je serai saisi. Et là, je reprendrai ma distance de combat qui n’est pas la sienne.

C’est aussi pour cette raison que les frontières entre frappe, saisie, contrôle et projection sont parfois moins nettes qu’on le pense.

Apprendre à tomber

Il y a un autre aspect très concret. Si tu veux travailler des projections, tu dois apprendre à les recevoir. Et le karateka de base (simple constatation) ne sait pas chuter.

Savoir chuter et savoir rouler ne sert pas uniquement à celui qui veut devenir spécialiste des nage-waza. Cela permet d’abord de pratiquer avec davantage de sécurité et, pour moi ce qui est encore plus important, de savoir se protéger quand on tombe dans notre vie quotidienne.

Lors de notre dernière Pause Café dans le club vidéo de karaté, c’est précisément ce qui a déclenché la discussion : plusieurs pratiquants faisaient le constat que certains karatékas avancés maîtrisaient pas du tout les chutes/roulades alors même que les projections sont historiquement présentes dans le karaté.

Pour moi, c’est probablement le point le plus important. Étudier une projection ne transforme pas ton karaté en judo. Étudier une clé ne transforme pas ton karaté en jujutsu ou aïkido. Travailler à courte distance ne t’oblige pas à abandonner ce que tu fais à longue distance.

Il faut simplement savoir pourquoi tu travailles quelque chose.

Je préfère considérer cela comme du vocabulaire martial. Tu possèdes certaines réponses. Puis tu découvres qu’une situation en demande une autre. Tu l’étudies. Tu la testes. Tu regardes si elle reste cohérente avec ta pratique.

Et progressivement ton vocabulaire martial s’enrichit. C’est très différent de mélanger toutes les disciplines sans aucune cohérence.

C’est une des raisons pour lesquelles j’aime réunir sur Imagin’ Arts Digital plusieurs approches et plusieurs enseignants.

Le but n’est pas de fabriquer un pratiquant qui ferait « un peu de tout ». Mais de pouvoir regarder son propre art martial avec davantage de profondeur. Un travail d’un expert en karaté peut éclairer ton kata, bunkai ou jiyu-ippon-kumite. Un pratiquant d’un autre style peut attirer ton attention sur une distance que tu travailles peu. Le travail d’un autre art martial peut te permettre de comprendre pourquoi une saisie, un déséquilibre ou une projection fonctionne… ou pourquoi ton interprétation ne tient pas. Ou simplement apprendre comment faire face à une attaque au couteau et augmenter ton taux de survie.

L‘accès Karaté rassemble déjà des contenus en kihon, kata, bunkai, kumite, self-défense et principes, ainsi que des formations, des experts, des podcasts et des échanges en visio. L’accès Premium permet en plus de croiser le karaté avec d’autres disciplines martiales.

La vidéo n’est pas la finalité. Elle DOIT nous donner envie d’aller vérifier sur le tatami.

Sources historiques principales

  • Gichin Funakoshi, Ryūkyū Kenpō Karate, 1922.
  • Gichin Funakoshi, Rentan Goshin Tōde Jutsu, 1925.
  • Gichin Funakoshi, Karate-dō Kyōhan, 1935.
  • Kenwa Mabuni & Genwa Nakasone, Kōbō Kenpō Karate-dō Nyūmon, 1938.

🧭 Si cette réflexion résonne avec ta pratique,
le Club Vidéo de Karaté te permet de prolonger ce travail
à travers des cours guidés, des exercices ciblés
et des ressources pédagogiques exclusives.

👉 Rejoindre le Club Vidéo de Karaté

Des exercices et situations de travail structurées

Les articles recommandés par les pratiquants
Image de Lionel Froidure

Lionel Froidure

Fondateur de Imagin' Arts - CN 7ème Dan Karaté - CN 7ème Arnis Doblete Rapilon - Professeur diplômé d’état DEJEPS - Instructeur Arnis Kali 3ème degré WADR - Enseignant au Blagnac Arts Martiaux - Ma citation : "Pour être un pratiquant il faut pratiquer. Alors pratiquons. » - J’adore partager mes connaissances pour vous permettre de progresser que ce soit au dojo, en stage et bien sur dans le Club Vidéo.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vérification humaine *

lionel froidure karate

Je suis Lionel Froidure – 7e dan Karaté /  7e degré Arnis / réalisateur / formateur.

Ici, tu ne trouveras pas juste des vidéos et des articles : tu trouveras des pistes de travail pour progresser, pour structurer et orienter ta pratique au dojo.