Ankō Itosu (糸洲安恒) occupe une place majeure dans l’histoire du karaté d’Okinawa. Enseignant et figure importante de la transmission du Tōde, l’un des termes employés à l’époque pour désigner ce qui deviendra le karaté, Itosu est notamment associé au développement de l’enseignement du karaté dans le système scolaire okinawaïen au début du XXe siècle.
L’un des documents les plus célèbres qui lui sont attribués est rédigé en octobre 1908 : le Tōde Jūkun (唐手心得十ヶ条), généralement traduit comme les « Dix Préceptes du Tōde » ou les « Dix Préceptes du karaté ».

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Ce texte est souvent présenté comme un moment fondateur : Itosu aurait écrit aux autorités japonaises afin de convaincre les ministères de l’Éducation et de la Guerre d’introduire le karaté dans les écoles.
La réalité historique est plus nuancée.
Le karaté était déjà enseigné dans les écoles avant 1908
La lettre d’Itosu ne constitue pas réellement « l’acte de naissance » du karaté à l’école.
Les premières expériences d’enseignement scolaire du Tōde sont déjà engagées à Okinawa au début des années 1900. Vers 1905, Itosu enseigne notamment à l’école normale ainsi qu’au collège préfectoral d’Okinawa. Lorsque les Dix Préceptes sont rédigés trois ans plus tard, l’intégration du karaté dans le monde scolaire est donc déjà en cours.
Cela change considérablement la manière d’interpréter la lettre de 1908.
Plutôt que de déclencher à elle seule l’introduction du karaté dans les écoles, elle vient donner une direction, une justification et une méthode de diffusion à une transformation déjà engagée.
Que voulait réellement Ankō Itosu ?
Dans le Tōde Jūkun, Itosu défend les bénéfices que la pratique peut apporter à la jeunesse. Le karaté n’y apparaît plus uniquement sous l’angle du combat : il devient également un moyen de développer le corps, la santé, le courage et de contribuer à la formation des jeunes.
Mais l’une des idées les plus intéressantes concerne la transmission du karaté à grande échelle.
Itosu propose notamment de former les élèves de l’école normale. Ces élèves étant destinés à devenir instituteurs, ils pourront ensuite transmettre eux-mêmes le karaté dans les écoles primaires.
Autrement dit, Itosu ne cherche pas seulement à former des pratiquants : il cherche à former de futurs enseignants.
Du karaté traditionnel au karaté enseigné collectivement
Ce changement d’échelle a des conséquences profondes.
Transmettre personnellement un art martial à quelques élèves et enseigner le karaté à une classe entière nécessitent des approches différentes. L’enseignement collectif demande davantage de structure : une progression organisée, des exercices reproductibles, des repères communs et une pratique adaptée à un grand nombre d’élèves.
Cette évolution contribue à rendre le karaté plus visible et plus accessible, mais elle peut également laisser certaines dimensions de la transmission traditionnelle au second plan : variations techniques, saisies, applications à courte distance ou explications transmises directement du professeur à l’élève.
C’est donc moins l’invention soudaine du karaté scolaire que le passage progressif d’une transmission relativement confidentielle vers un modèle d’enseignement collectif qu’il faut observer.
Pourquoi la lettre d’Itosu de 1908 reste-t-elle importante ?
Parce qu’elle constitue moins un acte de naissance qu’un manifeste en faveur d’un karaté éducatif capable d’être diffusé à grande échelle.
Ankō Itosu n’a pas réalisé seul cette transformation. D’autres enseignants, pratiquants et responsables scolaires ont participé à cette évolution. Mais son texte contribue à donner au mouvement une ambition et une méthode de diffusion particulièrement claires.
Comprendre le Tōde Jūkun de 1908, c’est donc mieux comprendre une étape essentielle de l’évolution du karaté : celle où une pratique martiale okinawaïenne commence à être pensée pour pouvoir être enseignée collectivement, transmise dans les écoles et diffusée à un public beaucoup plus large.
Et cette transformation pose encore aujourd’hui une question importante à tous les pratiquants et enseignants : qu’avons-nous gagné en rendant le karaté accessible au plus grand nombre… et qu’avons-nous peut-être laissé de côté en chemin ?
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