Obtenir sa ceinture noire est un moment important. Je m’en souviens encore ou je pouvais porter ma ceinture alors que je n’étais que ceinture noire technique (j’avais pas 18 ans pour passer les combat. C’était une autre époque).
Pendant plusieurs années, j’ai appris des techniques, des kata, des formes de kumite. J’ai franchi des étapes. J’avais des objectifs relativement faciles à identifier : apprendre le prochain kata, améliorer mon mawashi geri, préparer mon shodan, monter sur le podium au France combat, obtenir ta ceinture marron puis mon premier dan.
Et puis un jour, je suis deviens ceinture noire. Au début, cela ouvre énormément de portes. Il reste tant de choses à apprendre. Mais après quelques années, une autre question peut apparaître :
Comment continuer à progresser quand on connaît déjà les bases ?

Ma réponse serait presque paradoxale : peut-être qu’à partir d’un certain niveau, progresser consiste moins à apprendre toujours plus de choses qu’à regarder autrement ce que l’on connaît déjà.
Et c’est là que commence, à mon avis, une autre partie du chemin.
La ceinture noire ne règle pas le problème de la progression
En France, à partir de la ceinture noire, on entre dans le système des grades dan. Le 1er dan n’est donc pas la fin « administrative » de la progression : d’autres niveaux lui succèdent.
Mais la vraie question n’est pas seulement celle du grade.
Tu peux préparer un deuxième, un troisième ou un quatrième dan tout en ayant l’impression, intérieurement, de tourner en rond. Tu peux apprendre un nouveau kata sans réellement transformer ta pratique. Tu peux ajouter des techniques à ton répertoire sans mieux comprendre celles que tu possèdes déjà.
Et inversement, tu peux travailler pendant plusieurs mois sur un détail apparemment minuscule et sentir que toute ta pratique commence à bouger.
C’est pour cela que je fais une différence entre accumuler et progresser.

Au début, l’accumulation est presque indispensable. Il faut apprendre le vocabulaire technique. Mais ensuite, on en fait quoi de ce vocabulaire si on ne sait pas en faire une phrases ou même dialoguer avec quelques ?
À un certain niveau, il faut commencer à changer ses questions
Quand on débute, on demande souvent : « Comment faire cette technique ? »
Puis : « Est-ce que mon mouvement est correct ? »
Plus tard, les questions peuvent devenir différentes.
- Pourquoi cette technique fonctionne-t-elle ici et pas là ?
- Pourquoi suis-je à l’aise avec Laurent et beaucoup moins avec Olivier ?
- Pourquoi mon mouvement fonctionne lentement mais impossible à placer dès que la vitesse augmente ?
- Pourquoi je me bloque tout seul ?
- Pourquoi cette application me semble logique dans le vide mais beaucoup moins en face de Laurent ou Olivier ?
- Pourquoi je suis en apnée la plus part du temps ?
Ces questions sont précieuses.
Parce qu’elles obligent à quitter la simple reproduction.
Dans une récente Pause Café avec les membres du Club Vidéo de Karaté, nous avons justement beaucoup parlé de cette idée : transformer ce qui se passe sur le tatami en questions, chercher des réponses entre les entraînements, puis revenir confronter ces réponses à la pratique.
Ce travail-là continue toute la vie. Enfin, moi j’ai pas arrêté de me poser mille questions et d’essayer de trouver des réponses.
Arrêter de chercher uniquement de nouvelles techniques
Il existe aujourd’hui en ligne une quantité presque infinie de contenu martial. Tu peux découvrir chaque semaine un nouveau bunkai, un nouveau éducatif, une nouvelle variante d’un kata, une nouvelle méthode de préparation physique ou une nouvelle manière d’exécuter une technique.
C’est passionnant. Mais c’ela peut aussi devenir’est aussi un piège.
Parce que chaque nouveauté donne l’impression de progresser. Alors qu’en réalité, tu peux simplement être en train de collectionner.
À partir d’un certain niveau, une autre démarche devient intéressante : prendre quelque chose que tu connais et descendre d’un étage supplémentaire.

Prenons un simple Heian Shodan. Tu le connais depuis tes premières années.
Mais que reste-t-il à découvrir dessus ? Funakoshi disait qu’il commençais à comprendre ce kata à la fin de sa vie. C’est toujours le même kata. Et pourtant, ce n’est déjà plus celui que l’on faisait à nos débuts.
Élargir sa pratique… sans perdre sa pratique
Continuer à progresser peut également demander de regarder ailleurs. C’est quelque chose que j’ai beaucoup fait au cours de mon parcours. Pas pour remplacer mon karaté.
Pour mieux comprendre mon karaté.
Travailler avec des pratiquants venant d’autres disciplines peut faire apparaître très vite les limites de nos habitudes. Nous sommes souvent performants dans le cadre que nous connaissons.
Change la distance, le rythme, les règles ou la manière dont l’autre réagit, et certaines certitudes disparaissent.
Ce n’est pas un problème. C’est même extrêmement intéressant.

Si tu découvres que tu es en difficulté dès que quelqu’un entre dans une distance très courte, cela te donne une piste de recherche.
Si tu ne sais pas quoi faire lorsqu’on te saisit, une autre piste apparaît. Si tu es incapable de gérer une chute ou une projection, là encore, tu viens de trouver quelque chose à travailler.
Cela ne signifie pas qu’il faut devenir judoka, boxeur, lutteur ou pratiquant d’arts martiaux philippins.
Cela signifie simplement que les autres pratiques peuvent devenir des miroirs de la tienne.
Funakoshi disait qu’il fallait gravir une autre montagne pour mieux comprendre la sienne. Enfin un truc du genre, j’ai plus la situation exacte en tête.
Progresser, c’est aussi accepter que sa pratique change
Il y a une autre réalité que l’on oublie parfois. Tu ne pratiques probablement plus aujourd’hui pour les mêmes raisons qu’à tes débuts.
À 15 ans, 25 ans, 40 ans ou 60 ans, les attentes ne sont pas forcément les mêmes.
La compétition peut avoir occupé une place importante puis disparaître. La recherche technique peut prendre plus de place. L’enseignement peut devenir central. La compréhension des kata peut devenir plus importante que leur simple exécution.
Ou peut-être qu’au contraire, tu as besoin de retrouver davantage de combat, de contact ou de liberté.
Cela ne signifie pas abandonner ce que tu étais. Cela signifie que ta pratique évolue avec toi.

C’est précisément une des réflexions apparues lors de notre échange en visio-conférence : après 20, 30 ou 40 années de pratique, il devient utile de se demander ce qui nous motive aujourd’hui, parce que cette réponse influence ensuite nos choix de travail et d’enseignement.
Je trouve cette question beaucoup plus intéressante que : « Quel kata dois-je apprendre ensuite ? » Ce n’est que mon avis et tu penses peut-être comme moi.
Le danger du pratiquant expérimenté : ne plus être surpris
Plus on avance, plus on accumule d’expérience. C’est évidemment une compétences.
Mais cette expérience peut aussi devenir confortable. Et progressivement, on peut ne plus être beaucoup surpris.
Pourtant, lorsque quelque chose nous oblige à nous demander :
« Tiens… pourquoi je fais comme ça ? » il se passe souvent quelque chose d’intéressant.
C’est une des raisons pour lesquelles je continue moi-même à chercher, à rencontrer des sensei à l’autre bouts du monde (en terre martiale) et à travailler avec des pratiquants qui ne font pas exactement les mêmes choses que moi.
Je ne cherche pas forcément une réponse toute faite. Je cherche parfois simplement une meilleure question.
J’ai construit le Club Vidéo de Karaté sur Imagin’ Arts Digital pas pour remplacer ton dojo. Pas pour te dire qu’il existe qu’une seule façon correcte de pratiquer. Et encore moins pour que tu passes des heures devant un écran au lieu de monter sur le tatami.
L’objectif est de te donner des pistes. Une formation peut t’obliger à revoir un exercice que tu pensais connaître. Un sensei peut te montrer une autre manière d’aborder une distance. Un travail de bunkai peut changer ton regard sur une séquence de kata. Une Pause Café peut faire naître une question à laquelle tu n’avais jamais pensé ou permettre de confronter ton problème à l’expérience d’autres pratiquants/enseignants.
La plateforme rassemble aujourd’hui des contenus techniques organisés, des formations structurées, des experts, des podcasts et des rendez-vous réguliers en visio pour prolonger ce travail de recherche en dehors du dojo.
Ce qui m’intéresse n’est donc pas que tu regardes une vidéo supplémentaire. C’est ce que cette vidéo va provoquer lors de ton prochain entraînement.
Alors, comment continuer à progresser après la ceinture noire ?
Peut-être en commençant par arrêter de chercher uniquement la prochaine chose à apprendre.
Regarde ce que tu fais déjà. Cherche ce qui résiste. Identifie ce que tu ne comprends pas. Va voir ailleurs de temps en temps. Travaille avec des personnes différentes. Pose des questions. Teste tes réponses. Accepte aussi que certaines de tes certitudes puissent évoluer.
Puis retourne sur le tatami.
Parce qu’au fond, la progression ne s’arrête pas lorsqu’on n’a plus de nouvelles techniques à apprendre. Elle risque plutôt de s’arrêter le jour où l’on n’a plus de questions.
Belle pratique à tous.









